Le Sentiment de Flow

Le Sentiment de Flow

ou pourquoi on fait vraiment du sport

Pourquoi fait-on du sport ? Qu'on soit non-sportif derrière sa télé ou marathonien en pleine fringale du 36e kilomètre, on s'est tous posé la question - sans forcément pouvoir y répondre. Pour ce nouveau Topo, on a creusé les origines du sport, mais aussi le mystère du “flow", cet état physique qui fait que, pour atteindre des objectifs sportifs, on est parfois capable de mobiliser des ressources insoupçonnées du corps humain… Puis on a découvert que le flow, ça ne marchait pas que pour le sport...

Le mystère du Flow, et les vraies raisons pour lesquelles on fait du sport, c'est notre nouveau Topo.   

Temps de lecture : 12 minutes

 
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Ah ! Vous tombez bien ! Vous arrivez juste au moment où Grégoire termine son premier marathon.
 

Grégoire n’est pas super sportif. Mais il y a six mois, avec ses potes, il s’est chauffé : il s’est mis au défi de courir un marathon. Il a terminé en 4h12 - pas mal, pour lui - et il repart avec de beaux souvenirs :

Son marathon, Grégoire va sans doute mettre une semaine à s’en remettre, le temps que ses courbatures passent. Et pourtant, si vous lui demandez, globalement… il a quand même kiffé.

Pourquoi ? Parce que courir 42 bornes en environ 4h, il y a encore six mois, ça lui paraissait juste impossible. En se fixant cet objectif, il a repoussé ses limites… et en cherchant à repousser ses limites, il a pris du plaisir.

Ce plaisir du dépassement de soi et de l’effort, il séduit chaque année davantage de monde. Il suffit de regarder le nombre de participants des marathons :
 

Ce qui les fait courir ? Ce n’est pas juste “pour se sentir bien” ou “pour être en forme”. Ça va un peu plus loin que ça. Et pour le comprendre, il faut encore une fois remonter aux origines de tout ça : aux origines du sport.

Et elles sont assez myth(olog)iques.


I/  L’INVENTION DU SPORT

Mais avant tout, commençons par une mini-séance de spiritisme :
Ah, l’esprit sportif. Il est censé incarner les valeurs d’émulation, de saine compétition, de respect des règles et de fair-play. Ce que résume en gros la devise olympique :

Ça ? C’est l’esprit sportif réinventé par Pierre de Coubertin à la fin du XIXème siècle. Car en vrai, au moment de sa naissance, l’esprit du sport, c’était plutôt :
 
Car au tout départ, le sport a été inventé pour une chose : mieux faire la guerre.


A/ Le sport, c'est la guerre

1 - Dans l’Antiquité

Revenons à Grégoire. Son marathon, ça a quand même été une vraie bataille. Une fois arrivé ? Il n’a qu’une envie : se poser pour siroter un coca bien frais.

Et si, avant de courir son marathon, il s’était enquillé une énorme baston ? C’est pourtant ce qu’avait fait Philipidès, premier homme à avoir bouclé un marathon en 490 av. J.C. Un beau jour, les habitants de Marathon voient débarquer l’armée perse. Au départ, ça s’annonce mal barré : les Perses sont deux fois plus nombreux... Et pourtant, quelques heures après le début de la bataille, le résultat donne ça :

Pas mal, non ? Et là, Philipides trouve encore la force de parcourir les 42 kilomètres qui le séparent d’Athènes pour aller annoncer la victoire…

Le secret de cette forme vraiment olympique ? Comme tous les grecs, Philipides avait suivi un entraînement militaire ultra exigeant. Parce que chez les Grecs, le sport, ça sert d’abord à s'entraîner au combat. La preuve avec la liste des épreuves olympiques antiques :

Si, aujourd’hui, on a retenu de la Grèce antique ses philosophes, ses scientifiques et ses astronomes… en réalité, pour que certains puissent avoir le temps de philosopher en paix, il fallait quand même que d’autres fassent le sale boulot…
 
 
2 - Au XIXème siècle

Le sport pour faire la guerre : une vision complètement archaïque, non ? Pas tellement. Jusqu’à très récemment, le sport est resté lié à la guerre. Et on ne parle pas juste de l’invention du pentathlon moderne en 1912…

Un peu avant ça, il s’était passé un autre truc : 1870. Cette année-là, Napoléon III se fait dézinguer par la Prusse, et la France perd l’Alsace-Lorraine.


La France vit très mal la défaite et cherche des coupables. A votre avis, qui désigne-t-on ?

Les instituteurs, évidemment. Leur crime ? Euh... avoir formé des citoyens incapables de défendre la patrie.

Pour gagner la future revanche, les Français n’ont plus qu’une idée en tête : endurcir leurs jeunes. Le 27 janvier 1880, le sénateur George propose une nouvelle loi rendant la gymnastique obligatoire à l’école. Quelques années plus tard, les profs de sport seront même payés par… le ministère de la guerre !

Pour les sociétés, le sport est donc un moyen de maintenir la population en bonne condition physique afin qu’elle puisse gagner les guerres.

Mais alors... quand il n’y a pas la guerre ? Pourquoi faire du sport en période de paix ?

Là, la réponse est la même depuis des siècles : pour le spectacle.


B / Mais le sport, c'est aussi la paix

1 - Le sport moderne, cette invention antique

Le type-là a beau être tout nu, on vous demande un minimum de respect. C’est quand même Astylos de Crotone.


Astylos est peut-être le plus grand champion olympique de tous les temps. A son palmarès ? Sept titres olympiques, dont trois doublés 200 - 5000 mètres.

Jamais entendu parler ? C’est normal, il est mort il y a 2 500 ans. N’empêche : à son époque, Astylos est une vraie star. Et quand il revient à Crotone, sa ville d’origine, après son premier doublé olympique, il est au top de sa gloire. Tellement que les habitants érigent une statue à son effigie...


Mais il y a un truc qu’Astylos aime encore plus que la gloire : c’est l’argent. Et quand Gélon, le tyran de Syracuse, vient le voir pour négocier son transfert, Astylos de Crotone n’a pas la moindre hésitation : il accepte et devient Astylos… de Syracuse.
 

A l’époque déjà, les supporters n’aiment pas trop les trahisons : quand ils apprennent la nouvelles, les habitants de Crotone détruisent sa statue et transforment sa maison en prison. Pas grand chose à envier aux ultras du PSG...

2 - Les débuts du sport-spectacle

Les hooligans, les transferts, la starification… Pas mal de caractéristiques du sport-spectacle moderne existent déjà dans l’Antiquité. Et pas dans des petites proportions : il n’y a qu’à regarder la taille des stades...


 
Sachant qu’il y avait à l’époque environ 1 million d’habitants à Rome, une compétition pouvait déplacer jusqu’à UN QUART de la population…

Les jours où le stade était le plus rempli ? C’était les jours de courses de chars. Là encore, il y avait des pilotes stars. Comme ce pilote qui fut incinéré en présence de ses fans : l’un d’eux était tellement désespéré qu’il se jetât dans le bûcher funéraire…

Bref, en plus de son rôle de préparation militaire, le sport a une deuxième fonction : assurer la paix sociale.

Mais bon, ces raisons, c’était avant. Faire la guerre ? Maintenir la paix ? Aujourd’hui, personne ne pense à ça en partant faire son jogging matinal...

Mais alors : qu’est-ce qui nous pousse vraiment à courir ?


II /  POURQUOI FAIT-ON VRAIMENT DU SPORT ?

Si vous demandez à Grégoire pourquoi il s’est mis à courir, il vous répondra probablement “pour me vider la tête.” Bah oui, le sport ça fait du bien à la tête et au corps, c’est d’ailleurs probablement pour ça que tout le monde s’y met :
Mais concrètement… pourquoi le sport est-il bon pour la santé ?

A / Le sport, c'est la santé

Que le sport aide à rester en forme, ça paraît être une évidence. Bon, Churchill avait beau dire…

... mais quand on fait du sport, on est moins stressé, moins fatigué et on dort beaucoup mieux. Et on vit même plus longtemps : en 2014, un chercheur de l’Iowa State University a publié cette étude montrant que les runners vivaient en moyenne 3 ans de plus que les autres.

Pourquoi ? Parce que le sport réduit le risque de diabète, d'hypertension artérielle, de maladies respiratoires, et même de certains cancers. Bref, il diminue le risque de mourir prématurément.

D’ailleurs, depuis 2015, les médecins généralistes ne prescrivent plus seulement des médicaments. Pour guérir leurs patients, ils ont mieux que les antibios : le sport.
OK, mais on ne fait pas toujours du sport pour être en meilleure santé. Demandez par exemple aux wingsuiters - le sport qui a le taux d’accident le plus élevé avec 1 mort pour 2000 sauts.

Au-delà du bénéfice pour la santé, il y a une autre composante essentielle de la pratique sportive : ses bienfaits psychologiques.


B / Repousser les limites, pourquoi faire ? 

Quand on dit que “le sport vide la tête”, qu’est-ce qu’on veut dire par là exactement ? Le premier point est aussi simple qu’il est important.

Le sport, ça rend accro.


- Le kif d’atteindre des objectifs

Au fait, on ne vous a pas parlé du métier de Grégoire. Grégoire a en fait ce qu’on appelle un “bullshit job” : un métier extrêmement complexe, dans lequel il apporte une goutte d’eau dans un immense océan.

Le sport, c’est tout le contraire du monde hyper-complexe de l’entreprise moderne : c’est un environnement simple et facilement quantifiable… dans lequel il est beaucoup plus facile d’atteindre des objectifs concrets.

Exemple :


Les cadres supérieurs sont d’ailleurs les premiers à se tourner vers les sports d’endurance. Courir ses 10 km le week-end, c’est atteindre un objectif simple et clair… et donc redonner du sens quand on peine à en trouver au boulot.  

Un autre avantage du sport ? On peut aussi facilement quantifier ses progrès. Cette possibilité de mesurer objectivement une performance, c’est tout l’intérêt de la notion de record.

-La quête des records ?

Au départ, Grégoire s’est mis à faire du sport pour être en forme, ou pour se vider la tête. Mais quand il a commencé à installer des applis ou à s’acheter une montre connectée, il s’est pris au jeu… Et aujourd’hui, il veut absolument battre son propre record.

Il n’est pas le seul : toute la société est obsédée par les records… qu’on continue pour l’instant à battre régulièrement. Mais jusqu’où peut-on repousser les limites de la performance humaine ?

Celui qui répond le mieux à cette question, c’est Dave Epstein dans cette vidéo Ted. Et pour lui, si les records sont régulièrement améliorés, c’est grâce à 3 facteurs principaux :

 
-L’innovation
Comme un revêtement de sol ou une nouvelle manière de tourner sous l’eau pour les nageurs. A chaque innovation, les performances s’améliorent.

-Le recrutement
Il y a 50 ans, presque personne ne voulait être footballeur. Aujourd’hui, c’est le rêve de la moitié de la population mondiale. C’est forcément plus facile de détecter des “génies” dans la population...

-Le mental ou la  “loi des 4 minutes”.
C’est le facteur le plus surprenant, mais peut-être le plus important. Un jour, un mec a réussi à courir le “mile” en moins de quatre minutes. Il s’appelait : Sir Roger Bannister. Immédiatement après son record, plein d’autres types ont réussi. En sport, ce qui n’a jamais été fait paraît inatteignable… jusqu’à ce que quelqu’un y arrive.

Donc si on continue à dépasser les records, ce n’est pas vraiment lié au fait que l’humanité s’améliore, mais plutôt à celui que les conditions évoluent.

Mais il y a un truc qui ne change pas, et ça aussi bien pour les joggeurs du dimanche que pour les sprinters pro en finale des J.O... C’est que quand on cherche à battre un record, il n’y a qu’un moyen d’y arriver.

C’est de tout donner.


C / Le sentiment de flow

Pour courir son marathon, Grégoire s’est pas mal entraîné. Au début, il luttait et terminait épuisé avec des courbatures vénères. Mais petit à petit, il a commencé à trouver son rythme. A acquérir une maîtrise de la course.

Et dans ces moments où Grégoire était à fond dans son truc, en pleine maîtrise de ses moyens à un moment où il essayait de dépasser ses limites, Grégoire a touché du doigt un truc très spécial : l’état de flow.


- Dépasser ses possibilités ?

Dans le sport, il y a une histoire de mesure de soi. Mais aussi de lâcher prise. Et parmi les mecs les mieux placés pour en parler, il y a eux :
 

Leur point commun ? Ils pratiquent des disciplines extrêmes qui les amènent parfois à risquer leur vie pour rider la vague parfaite, ouvrir une nouvelle voie ou tenter un vol jamais vu. Un enjeu énorme qui exige forcément d’être à 100 %... voire même un peu plus. Cet état, c’est justement ce qu’on appelle...



-L’état de flow

Le Flow : un concept au nom hyper simple inventé par un mec au nom imprononçable : le psychologue hongrois Mihaly Csikszentmihalyi.

Comme Mihaly l’explique dans cette vidéo Ted, le flow est un état de concentration extrême où l’on mobilise l’intégralité de ses moyens. Pour ça, le cerveau libère tout un cocktail d’hormones amélioratrices de performance :

Et parmi les effets immédiats, il y a :
-une augmentation de la quantité d’information assimilée
-une augmentation de la capacité et rapidité d’analyse
-une amélioration de la motivation et de la créativité


Et concrètement, ça donne ça :

Ce cocktail va notamment permettre à un individu d’exploiter des ressources inexploitées. Bon, ce n’est pas non plus se transformer en super saiyan, mais pas loin...

-les ressources inexploitées du cerveau ?

Vous avez sans doute entendu parler de l’idée selon laquelle on n’utiliserait que 10 % de notre cerveau. Là-dessus, les scientifiques sont assez sceptiques - puisqu’ils constatent que n’importe quelle lésion cérébrale entraîne des conséquences incapacitantes...

Il y a en revanche une théorie du même genre mais beaucoup plus crédible : dans la vie de tous les jours, on n’utiliserait que 65 % de notre potentiel physique.

Dans cet article, un professeur de kinésiologie de l’Université de Penn State décrit le pourcentage de force maximale que les humains sont capables d’utiliser :

La raison ? C’est que le cerveau “bride” les muscles humains. Il agit en fait comme un garde-fou qui empêche votre corps d’aller au bout de lui-même. C’est un truc que les scientifiques ont constaté en comparant la force des chimpanzés à celles des humains. A volume musculaire égal, ils sont beaucoup, beaucoup plus forts que nous…

La raison, c’est que les muscles humains sont davantage innervés, et donc beaucoup plus sensibles.

En gros : le cerveau humain exerce un contrôle beaucoup plus important sur les muscles que celui des chimpanzés. Et si cela lui confère une maîtrise beaucoup plus subtile des muscles (pour écrire ou jouer du piano, entre autres), la contrepartie, c’est aussi de perdre en puissance pure...

Et du coup, un des apprentissages que font les sportifs de haut-niveau pour améliorer leur performance et toujours tenter de battre leurs records, c’est de lever leurs inhibitions.


-le flow dans la vie de tous les jours ?

Bon, précision importante : le flow, ça ne concerne pas que les sportifs. Ça marche aussi dans la vie de tous les jours...

Ça peut être vous quand êtes hyper efficace devant votre ordi, ou pendant une grosse envolée lyrique en plein speech… Le flow, c’est ce moment assez kiffant où l’on est à 100 % concentré sur une tâche… et ou plus rien d’autre n’existe.

Penser à ce qu’on fait et à rien d’autre, être à fond dans le moment présent : selon son inventeur Mihaly Csikszentmihalyi, ce serait carrément le secret du bonheur. Et le sport est un moyen assez simple de l’atteindre… mais pas le seul. 


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Si on peut se servir du flow dans presque tous les aspects de la vie ? La réponse est oui. En revanche, la question à 1000 euros, c'est  "comment l'atteindre" ?

Pour ça, il y a quelques conditions à respecter :

-l’affect : le flow ne se décide pas, il s’enclenche en fonction de l’importance qu’on accorde à un enjeu. Donc si vous ne considérez pas que c’est hyper important de finir cette prez, vous n’allez sans doute pas atteindre le “flow”...
-la maîtrise : pour atteindre le flow, il faut être en confiance. Ça veut dire s’être entraîné (pas mal), et avoir confiance en soi (beaucoup), mais aussi choisir un objectif dur, mais pas trop.
-le focus : il faut couper les distractions pour se concentrer à 100 % sur la tâche en cours. Et se rappeler, par exemple, que le talent n’est rien d’autre que la capacité à se focaliser sur un objectif…

En fait, il n’y a qu’un moyen d’atteindre le flow, c’est-à-dire libérer l’intégralité de son potentiel tout à kiffant à fond du moment : c’est de faire ce qu’on aime, et de le faire à fond.

Et vous savez quoi ? Tout ça, ça ne vaut pas que pour le sport.

Ça vaut pour tout le reste.
 
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Et vous, c’est quoi votre prochain objectif ? Parlez-en avec vos potes. Partagez-leur ce Topo.
 


Topo, n.m., {escalade} : guide utilisé par les alpinistes et décrivant la voie pour atteindre le sommet.